UN DEUX HUIT, ORFEO !

               UN puis DEUX, puis TROIS puis HUIT puis… ? La revue Orfeo enchaîne ses parutions comme elle déploierait une carte sans fin. Chaque numéro dévoile un paysage nouveau dont nous ne soupçonnions pas les secrets. Alberto Martinez, appareil photo et enregistreur en alerte, en est l’explorateur. Il nous offre de l’accompagner dans un voyage rare. Arpenteur infatigable des continents de nos amours, il est le Sebastião Salgado de la guitare. Partout de Paris à Barcelone, Madrid, Munich, Cordoue, Crémone, Grenade - autant de villes d’art et d’artisanat dont il nous ouvre les arcanes - il partage une intimité féconde avec la grande famille des luthiers créateurs.

 

Car c’est d’abord en ami passionné qu’Alberto Martinez toque à la porte de leur atelier.

 

Très vite, la conversation curieuse sonde au noyau du mystère. C’est que ces artisans ascètes sont les maîtres d’une science millénaire, LA VIBRATION. Très vite, l’œil du photographe et la main de l’alchimiste luthier se fondent en images d’une beauté à couper le souffle, tous deux s’alliant pour une même quête du Graal : l’excellence faite art.

 

Ainsi, page après page, avec une évidence déconcertante, l’aventure d’Orfeo nous éclaire sur l’essence d’un mot outrancièrement malmené : tradition. Il ne s’agit plus ici ni de cultes rétrogrades et obtus à un passé dépassé, ni de simulacres pour touristes repus en mal d’authentique… mais d’une fraternité, à travers l’espace et le temps, de chercheurs hantés par un même défi : voler aux dieux LE SON qui créa le Monde.

 

Amis guitaristes, imaginez que la mélodie égrenée sous vos doigts sème tout alentour des fouillis de fleurs… ou bien affole des hordes de bacchantes, selon votre humeur ! Ainsi la lyre d’ORPHÉE enchanta nos origines. Mais nous sommes nous jamais souciés de connaître son luthier ? ou sa luthière ? Sans elle ou lui pourtant, Orphée n’aurait été qu’un remarquable gratteur de boyaux… Quelque huit mille ans plus tard, Alberto Martinez répare cette regrettable injustice : l’excellence faite art naît toujours d’un compagnonnage.

 

Si nous lancions l’idée d’un numéro spécial exclusivement consacré aux grands mariages des interprètes avec leurs guitares - qui parfois ont traversé une lune de miel sans nuage de plusieurs décennies – nous n’échapperions pas à un inventaire à la Prévert : Robert de Visée, VOBOAM – Sor, Carulli, RENÉ LACOTE (fond en « double table ») – Julian Arcas, TORRES, VINCENTE ARIAS - Tárrega, TORRES, ENRIQUE GARCIA – Segovia, MANUEL RAMIREZ, HAUSER, JOSE RAMIREZ – Emilio Pujol, Maria Louisa Anido, Pavel Steidl, Pablo Marquez, SIMPLICIO - Ida Presti, JULIAN GOMEZ RAMIREZ, ROBERT BOUCHET – Narciso Yepes, MARCELO BARBERO, JOSE RAMIREZ, PAULINO BERNABE - Oscar Cáceres, Turibio Santos, Alberto Ponce, FLETA - Leo Brouwer, Roberto Aussel, Alvaro Pierri, Eduardo Fernández, Scott Tennant, David Tanenbaum, Tania Chagnot, Gérard Abiton, Pablo Marquez, Kyuhee Park, DANIEL FRIEDERICH – Evangelos Assimakopoulos, BOUCHET, RAMIREZ, PAVLOS GYPAS – Vladimir Mikulka, Eduardo Isaac, Julian Byzantine, Vincente Amigo, Adam Holzman, DOMINIQUE FIELD – Julian Bream, HAUSER, BOUCHET, DAVID RUBIO, ROMANILLOS - John Williams, EDGAR MÖNCH, FLETA, HERNANDEZ Y AGUADO, MARTIN FLEESON, GREG SMALLMAN – Manuel Barrueco, ROBERT RUCK, MATTHIAS DAMMANN - David Russell, JOHN GILBERT, DAMMANN – Jérémy Jouve, SIMON MARTY – Judicaël Perroy, SMALLMAN, FLETA… soixante-dix nouvelles pages n’y suffiraient pas ! Entre la main du luthier et la main de l’interprète, il y a une union sacrée. Le guitariste sculpte le rêve du luthier.

 

Aussi, n’est-il pas déconcertant qu’ici l’œil se donne pour tâche de révéler l’exigence de l’ouïe ? Pourquoi, à chacune des photos, avons-nous un pressentiment de timbre, une intuition de modulation, une gourmandise d’attaque ? D’une belle lutherie harmonieusement maîtrisée naît un bel objet, tel nous dirions d’une belle ébénisterie. Comme dans tout artisanat, la main est à l’ouvrage mais c’est le regard qui la guide. La recherche d’une perfection du son semble induire une jouissance de la forme. Nous sommes là encore dans le mouvement d’une danse invisible que luthier et photographe s’entendent à capter. Toutefois, si nous nous arrêtons devant une statue de Michel-Ange ou de Giacometti, n’éprouvons-nous pas le très fort sentiment d’une vie qui excède la forme ? Nous ne sommes plus face à un beau meuble, nous sommes interpellés par une présence.

 

La revue Orfeo en témoigne, l’œuvre des maîtres luthiers, en quelque lieu et quelque époque, est de la même nature. Tout est dans l’équilibre de leur guitare mais absolument tout est dans la vie qu’ils transmettent aux bois. 

 

En France au milieu des années 50, Robert Bouchet est l’homme qui insuffle le renouveau de la guitare d’exception. Son influence rayonne dans le monde entier. Les plus importants guitaristes de cette période jouent ses guitares. En 1977, il a déjà interrompu sa carrière pour raison de santé depuis environ huit ans. Nous ne sommes pourtant qu’au début d’une de ces grandes sagas que connaît la lutherie, telle celle de Torres, et qui n’est pas prête de s’achever. Reportons-nous au n° 8 d’Orfeo. Bouchet, alors âgé de 79 ans, rend visite à celui qui est déjà considéré comme le chef de file de la guitare de Grenade, Antonio Marin Montero. Ce dernier avait déjà fait le voyage à Paris pour le rencontrer. Très honoré par la venue du maître dont bon nombre de luthiers quémandent les enseignements, Antonio Marin saisit l’occasion d’un transmission directe.. Il se plaît à raconter encore aujourd’hui cette histoire qui donna naissance à son modèle Bouchet : Tous deux entreprennent de réaliser le même instrument en même temps, Marín suivant scrupuleusement les préceptes de Robert Bouchet. Côte à côte au même établi, partageant les mêmes outils et les mêmes bois, les deux guitares terminées avaient un timbre différent… De l’homme au matériau, une continuité dépasse toute technique. Ensuite, la personnalité de chaque interprète prolonge cette métamorphose des bois. Entre l’esprit du guitariste et l’esprit du luthier, il y a encore continuation. Le bois enfante le rêve du luthier, le luthier enfante le rêve du guitariste.

 

UN certain contexte mondial inciterait à penser que l’homme n’est avide que de profits et de barbarie. DEUX certain contexte nous commande de faire table rase du passé, déclarant le vivant et l’homme lui-même obsolètes. TROIS certain contexte travaille à remplacer le « prédictible » humain (entendez que nous serions totalement prévisibles jusque dans nos goûts, nos idées, nos amours) par la créativité sans frein de machines surdopées et interconnectées qui engendreront un monde radicalement nouveau dont nous ne pouvons rien imaginer : le Singulier. HUIT certain contexte s’émeut par avance de l’union sacrée entre deux intelligences artificielles comme nous-mêmes sommes déjà bouleversés par la richesse des vibrations qui émanent d’une salle d’ordinateurs en rut. D’Orphée à Orfeo, de l’œil à la main, de la main au bois, du bois à la corde, de la corde au doigt puis à l’oreille, de l’oreille au cœur… c’est toute la relation de vivant à vivant qui est convoquée. Oui, nous sommes des êtres de vibrations. Oui, la musique interpelle amoureusement l’énigme de notre origine et de notre devenir. Oui, nos guitares chéries ont une histoire fabuleuse qui court de siècle en siècle le long d'une chaîne humaine ininterrompue, source d’un chant ininterrompu. Oui, le phénomène Orfeo prouve que nous sommes aussi des êtres assoiffés de hauteur d’âme.

 

Les numéros d’Orfeo sont offerts à tous sur le net et en trois langues : Français, Anglais, Espagnol. Pas un bourrelet de publicité, une ligne esthétique pure, un travail de titan… amoureux. Le succès international ne s’est pas fait attendre. UN puis DEUX, puis TROIS puis HUIT puis… plus avides encore, nous étions des centaines à réclamer la version papier d’Orfeo. Grâce au talent et à l’audace des éditions Camino Verde et de leur directrice, Clémentine Jouffroy, le recueil des cinq premières revues rivalise maintenant de magnificence avec l’Orfeo en ligne… en attendant les cinq prochaines ?

 

Des statistiques fiables prédisent qu’il faudra CENT numéros au moins pour compléter ce tour du monde des moines luthiers, dénicheurs fous d’un inaccessible son. Nous souhaitons très longue vie à Orfeo.

 

... Et puisque les moines luthiers du monde savent qu'ils ont maintenant un nouvel épicentre où se croiser, je souhaite très belle vie à la Galerie des Luthiers.

 

 

Octobre 2016

 

Valère

 

 

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Commentaires : 1
  • #1

    Lynsey Towry (jeudi, 02 février 2017 23:22)


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